49
VOL DOMESTIQUE, direction Siem Reap.
En complète surchauffe.
Quarante minutes dans les airs, les yeux rivés sur son bloc, à écrire ses conclusions. Ou plutôt ses hypothèses.
Le tueur était passionné par le miel. Or, le sang de Pernille Mosensen était anormalement sucré. Il y avait fort à parier que Reverdi faisait ingérer à ses victimes des quantités importantes de miel. Pourquoi ? Il n’aurait su le dire, mais il pressentait que cette substance jouait un rôle purificateur dans la cérémonie.
Lointainement, planaient encore dans sa tête les paroles de Vanasi sur la « rareté » de Reverdi. Son discours panthéiste. Le miel appartenait à cet univers. Il nota : « Ne boit pas le sang de ses victimes. Leur donne du miel pour les purifier, les rapprocher de la nature. Le sang sucré enveloppe la victime comme le liquide amniotique protège le fœtus. » L’apnéiste se profilait de plus en plus comme un « tueur écologiste ».
Écologiste.
Et mystique.
Marc captait, dans la nature même du miel, une proximité, une parenté avec une certaine poésie religieuse, très ancienne, qu’il connaissait bien pour l’avoir étudiée durant sa maîtrise. Une poésie qui pouvait revêtir un double sens érotique. Le grand exemple, c’était le Cantique des Cantiques. Marc griffonna, dans un coin de sa page, une citation de l’œuvre :
« Vos lèvres, ô mon épouse, sont comme un rayon qui distille le miel. »
Il connaissait par cœur ce texte biblique, qui ne cessait de recourir aux métaphores liquides : le sang, le vin, le lait, le miel… Et aussi aux parfums issus de la nature : myrrhe, lis, encens… Reverdi, de la même façon, célébrait son union avec sa victime grâce à des éléments essentiels, primordiaux.
C’était un acte d’amour.
Une cérémonie à la fois cosmique et érotique.
Marc écrivait d’une main tremblante. « Se renseigner aussi sur les processus physiologiques liés au miel. » Quelle quantité fallait-il ingurgiter pour que le sang atteigne le taux de glucose de celui de Pernille Mosensen ? Combien de temps prenait sa digestion ? Reverdi retenait-il ses victimes prisonnières durant des jours ? Ou seulement quelques heures ?
Il lui restait surtout à découvrir pourquoi Reverdi associait les termes de « jalons » et d’« éternité ». Quel lien les abeilles possédaient-elles avec l’infini ?
Une chose était sûre : ces mots dissimulaient un acte de cruauté. Le miel donnait naissance à une torture spécifique. Wong-Fat, le marchand d’insectes, avait dit : « Maintenant que je sais que Reverdi est un tueur, je devine ce qu’il fait aux filles. » Or, le Chinois ignorait le détail du sang sucré, non publié par la presse. Il avait pourtant compris la fonction du miel dans le sacrifice. Pourquoi ?
Le contact du train d’atterrissage sur le tarmac s’infiltra dans ses os comme un rayon de mort.
Siem Reap était la suite logique de Phnom Penh.
Du moins d’après ce qu’il pouvait en voir, en pleine nuit. Grands arbres aux frondaisons lasses ; poussière grise qui, dans la lumière des phares, prenait une teinte argentée ; bâtiments plats, compacts et austères.
Dans le centre de la ville, il s’arrêta dans le premier hôtel venu. Le Golden Angkor Hôtel. Quinze dollars la nuit. Petit déjeuner compris. Air climatisé. Et une propreté sans faille.
Quand Marc pénétra dans sa chambre, il apprécia les murs clairs, le lino impeccable, l’odeur javellisée. Il songea à une galerie d’art contemporain. Avec l’énorme ventilateur au plafond en guise de sculpture exposée.
Un espace pur.
Un espace de réflexion.
Tout ce qu’il lui fallait.
Il reprit le fil de ses pensées, étendu sur le lit. Les questions continuaient à tourner, inlassablement, sous son crâne. Mais d’abord, devait-il écrire un e-mail à Reverdi ? Non. Mieux valait attendre Angkor et la rencontre avec l’apiculteur. Alors seulement, Élisabeth démontrerait qu’elle avait su exploiter sa deuxième chance.
Il éteignit la lumière. D’autres idées venaient le tarauder. Comme cette théorie du deuxième homme. Vanasi avait réussi à instiller le doute dans son esprit. Marc ne pouvait exclure l’idée d’un complice.
De nouveau, l’énigme du père vint se poser. Était-il possible qu’il existe, quelque part, un père criminel, qui ait influencé, voire formé, ou même aidé, Reverdi dans ses turpitudes ? La danseuse royale avait dit : « Il n’est pas le seul coupable. » Et le Dr Alang lui avait soufflé, à propos de la cassette vidéo : « Il parle du meurtre comme s’il en avait été le témoin, et non l’auteur. » Marc entendait encore la petite voix de Reverdi devenu enfant : « Cache-toi vite, papa arrive…»
Marc secoua énergiquement la tête. Non. Impossible. Il devait abandonner cette théorie absurde. Il s’était déjà pris une suée en imaginant l’avocat détraqué, le dénommé « Jimmy », devenir le bras armé de Jacques. Il n’allait pas maintenant inventer un père diabolique, qui pourrait être sur ses traces…
Il remisa tous ses délires dans un coin de sa tête et ferma les yeux sur cette pensée rassurante :
Jacques Reverdi était seul.
Et lui était deux, avec Élisabeth.